l'air revêche, le visage un peu hargneux, sa bouche avait bien laissé échapper le mot qui menaçait de m’écœurer. il avait bien prononcé le mot, lentement, avec une majuscule dans l’arrondi des lèvres. après tout, s’il est dangereux d’être rattrapé par son propre passé, comment peut-on forcer quiconque à affronter le sien, si lointain, refoulé et enténébré fût-il ? de quel droit peut-on révéler, sinon rappeler leurs secrets à des enfants qui n’ont rien demandé, les ont enfouis probablement et ne sont pas prêts à subir un tel bouleversement ? imagine-t-on seulement la violence que cela représente d’imposer une telle vérité à ceux à qui elle demeure intolérable ? depuis quand se croit-on fondé à vous rappeler la violence d’où vous êtes issus ? d’où tire-t-on une si accablante autorité morale ? il n’y aura donc jamais de prescription pour le délit de mémoire ? surtout, quand cesse-t-on d’êtreà part de sa propre famille quand on s’est efforcé à suivre dans l’avilissement un parcours dénué de toute envie de fureur depuis des mois ? qui décide de tout ça, et dans quel but ?
Ce sont les enfants sages, Madame, qui font les révolutionnaires les plus terribles. Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table, ils ne mangent qu’un bonbon à la fois, mais plus tard ils le font payer cher à la société. Méfiez-vous des enfants sages!
les mains sales, sartre