depuis quatre nuits je ne dors plus tout à fait. ce n’est ni du chagrin ni de l’inquiétude. c’est la certitude que la vie et la mort tiennent toutes entières dans l'oeuvre de marceline desbordes-valmore.
l'oeuvre de marceline est une voix qu’on entend encore, bien après avoir fermé les yeux. le soir, précisément. la preuve : c’est le nom de la toute première pièce que camille saint-saëns compose à cinq ans sur l’un des poèmes de marceline et qu’il offre à sa professeure palmyre granger en mai 1841.

en 1868, georges bizet met aussi en musique l'une de ses berceuses, berceuse sur un vieil air, en reprenant la mélodie populaire de dodo, l'enfant do.

des berceuses écrites pour des enfants auxquels marceline elle-même survit. c'est insoutenable une fois qu'on le sait. si l'on met bout à bout les deuils de sa vie, la liste est vertigineuse. sa mère, catherine lucas, meurt de la fièvre jaune en guadeloupe en 1802, pendant le voyage désespéré qu'elles avaient entrepris ensemble quelques mois plus tôt pour chercher l'aide d'un parent aisé. marceline n'a pas seize ans et doit rentrer seule en france. en 1816, elle perd un fils, marie-eugène, né d'un amour de jeunesse et mort avant ses six ans. puis une fille, junie, morte en bas âge. puis une autre, inès, emportée par la maladie à vingt et un ans, en 1846. en l'espace de huit mois, entre 1850 et 1851, elle perd coup sur coup sa sœur eugénie, sa grande amie, la cantatrice caroline branchu, henri de latouche, l'amour de sa vie, puis son père, félix desbordes. en 1852, son petit-fils, marcel, meurt à trois mois, puis sa fille ondine, la mère de marcel, elle-même poète, est emportée à son tour à trente et un ans par la maladie qui avait suivi l'accouchement. un seul des cinq enfants de marceline lui survivra : son fils hippolyte.
ainsi rêve intermittent d'une nuit triste n’évoque-t-il pas l’insomnie mais la nuit d’agonie de l’une de ses filles, au chevet de laquelle marceline écrit ce qui s'apparente plutôt à une veillée funèbre. le poème que bizet met en musique est un chant pour endormir un enfant écrit par une femme qui a déjà enterré les siens et qui sait qu’à l'aube le sommeil n'est pas infailliblement suivi d'un réveil.

l’amour, le temps et les corps abreuvent les poètes et la littérature. le deuil, il faut - hélas ! - l’avoir bien connu pour écrire ainsi. il y a une façon de dire ce qu'il y a de plus difficile à dire sur le fait d'être vivant. sur l’idée d’une vie absente d’elle-même.
rimbaud par exemple, qui souvent se flatte d’avoir tout vu le premier, rimbaud, qui l’admire et l’a lue de près, vole colle presque intact dans une saison en enfer paru en 1872 le vers prends-y garde, ô ma vie absente qu’il copie des romances que marceline desbordes-valmore a publié en 1825. quand il recopie cette phrase, marceline est morte depuis treize ans. lui, à cette date, n'a jamais connu la mort : sa mère est là, son père a quitté le foyer en 1860 mais il est vivant, et sa sœur vitalie - dont la perte le bouleversera au point qu'il assistera à ses funérailles le crâne rasé - ne mourra que trois ans plus tard. lorsqu’il se l'approprie, ce n’est pas un vers qu’il dérobe mais la sensibilité d’une vie sans âme que seuls connaissent les survivants et qu'il n'a pas encore.
un hommage ? non. ou, si c’en est un, il ne profite qu’à lui. un an plus tôt, dans lettre du voyant où il se rêve visionnaire, rimbaud écrit que la femme, une fois affranchie, ira elle-même à la rencontre de l'inconnu et de la création, reportant à un avenir hypothétique ce qu'aucune, d'après lui, n'aurait encore atteint.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, — jusqu’ici abominable, — lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
en somme, pour rimbaud, chez la femme le talent existe mais la servitude - l’homme, abominable ! - en empêche l’exercice. pourtant, à cette date, marceline, par exemple, a plusieurs fois été célébrée. lui-même la connaît au point de recopier un vers en secret sans jamais mentionner son nom à elle.
d’ailleurs, une femme sera-t-elle jamais assez libre pour compter à ses yeux. la servitude qu'il décrit n’est-elle pas la condition commune de presque toutes les femmes de son siècle. le critère qu'il pose ne peut être rempli par personne. ce qui revient au même qu'un déni de talent sous une forme moins brutale rimbaldienne. dans son inventaire des poètes, justement, il cite des dizaines de noms, un par un, puis, venu aux femmes, n'en cite aucun : la catégorie « les femmes » apparaît vide et sans visage.
les éloges ou les hommages à marceline desbordes-valmore, heureusement, ne manquent pas. quand son recueil les pleurs doit paraître, c’est dumas qui en signe la préface. verlaine ajoute à ses poètes maudits son nom à elle et le sien - pauvre lélian ! - et parle d’elle comme de la seule femme de génie et de talent de ce siècle. baudelaire, admiratif, lui consacre un essai. nadar la photographie deux fois de son vivant et la place dans son panthéon des célébrités. aragon parlera de son roman l’atelier d’un peintre comme du « grand roman de la peinture, où il est question comme nulle part ailleurs de la beauté qui sort des mains humaines ». yves bonnefoy écrit en 1983 qu’elle « illumine comme d'une foudre l'horizon entier de la terre ». et julien clerc puis benjamin biolay chanteront les séparés à quelques années d’intervalle.
l’oeuvre de marceline, donc, d’une grande profondeur et d’une sensibilité infinie, est une voix qu’on entend encore, bien après avoir fermé l'ouvrage, bien après avoir fermé les yeux.
d’ailleurs, en 1833, la préface d’alexandre dumas n’est pas le panégyrique attendu. c’est l’histoire d'un voyageur qui, longtemps après avoir traversé les highlands, croit encore entendre, au théâtre ou en plein sommeil, la plainte d'une harpe abandonnée au vent d'une lande...
c’est l’état où depuis quatre nuits moi-même je me trouve.
