à tous vos dévouements, j’ai répondu par des maux. quoique involontairement porté, le dernier coup est de tous le plus cruel. pendant que je menais à paris une vie sans dignité, pleine de plaisirs et de misères, prenant la camaraderie pour l’amitié, laissant de véritables amis pour des gens qui voulaient et devaient m’exploiter, vous oubliant et ne me souvenant de vous que pour vous causer du mal, vous suiviez l’humble sentier du travail, allant péniblement mais sûrement à cette fortune que je tentais si follement de surprendre. pendant que vous deveniez meilleurs, moi je mettais dans ma vie un élément funeste. oui, j'ai des ambitions démesurées, qui m'empêchent d'accepter une vie humble. j'ai des goûts, des plaisirs, dont la souvenance empoisonne les jouissances qui sont à ma portée et qui m'eussent jadis satisfait. o ma chère ève, je me juge plus sévèrement que qui que ce soit, car je me condamne absolument et sans pitié pour moi-même. la lutte à paris exige une force constante et mon vouloir ne va que par accès : ma cervelle est intermittente. l'avenir m'effraye tant que je ne veux pas de l'avenir, et le présent m'est insupportable. [...] j'aime une vie facile, sans ennuis ; et, pour me débarrasser d'une contrariété, je suis d'une lâcheté qui peut me mener très loin. je suis né prince. j'ai plus de dextérité d'esprit qu'il n'en faut pour parvenir, mais je n'en ai que pendant un moment, et le prix dans une carrière parcourue par tant d'ambition est à celui qui n'en déploie que le nécessaire et qui s'en trouve encore assez au bout de la journée. je ferais le mal, comme je viens de le faire ici, avec les meilleures intentions du monde. il y a des hommes-chênes, je ne suis peut être qu'un arbuste élégant, et j'ai la prétention d'être un cèdre. voila mon bilan écrit. ce désaccord entre mes moyens et mes désirs, ce défaut d'équilibre annulera toujours mes efforts. il y a beaucoup de ces caractères dans la classe lettrée à cause des disproportions continuelles entre l'intelligence et le caractère, entre le vouloir et le désir. [...] au seuil de la vieillesse, je serai plus vieux que mon âge, sans fortune et sans considération. tout mon être actuel repousse une pareille vieillesse : je ne veux pas être un haillon social. [...] ne faites aucune recherche ni de moi, ni de ma destinée : au moins mon esprit m'aura-t-il servi dans l'exécution de mes volontés. la résignation, mon ange, est un suicide quotidien, moi je n'ai de résignation que pour un jour, je vais en profiter aujourd'hui...

illusions perdues, balzac