avec la danse je vis une relation torturée. j'aime la danse classique depuis la nuit des temps (fin des années quatre-vingts). j'ai longtemps été fasciné, j'en ai beaucoup rêvé, j'ai commencé à l'âge où les garçons rêvent d'arts martiaux, arrêté très tôt, un peu essayé à nouveau, jamais repris. alors que je me rends depuis quelques semaines à un groupe de parole pour tout autre chose, quelqu'un me suggère d'y revenir. en tant qu'adulte, je n'y avais jamais vraiment pensé. il a fallu que l'idée vienne d'ailleurs pour que je m'y arrête. j'y pense comme à un vieil amour. je me dis, après trente ans, c'est trop tard, puis non, puis un peu quand même. parfois j'aimerais que ce soit la danse classique qui vienne me chercher. je (crois que je) compense en allant voir des ballets à l'opéra. en passant des heures à bingewatcher des vidéos de danse classique. j'aime regarder les gens danser ; la comparaison est inutilement flatteuse mais quand je les regarde on dirait socrate dans l'âme et la danse, je me dis que leurs mains parlent...

... et leurs pieds semblent écrire. quelle précision dans ces êtres qui s’étudient à user si heureusement de leurs forces moelleuses !… toutes mes difficultés me désertent, et il n’est point à présent de problème qui m’exerce, tant j’obéis avec bonheur à la mobilité de ces figures ! ici, la certitude est un jeu ; on dirait que la connaissance a trouvé son acte, et que l’intelligence tout à coup consent aux grâces spontanées… regardez celle-ci !… la plus mince et la plus absorbée dans la justesse pure… qui donc est-elle ?… elle est délicieusement dure, et inexprimablement souple… elle cède, elle emprunte elle restitue si exactement la cadence, que si je ferme les yeux, je la vois exactement par l’ouïe. je la suis, et je la retrouve, et je ne puis jamais la perdre ; et si, les oreilles bouchées, je la regarde, tant elle est rythme et musique qu’il m’est impossible de ne pas entendre les cithares.

lettres à quelques-uns, paul valéry, 1930

je m'imagine danseur, je m'imagine danser au milieu d'eux. je rêve souvent d'autres vies et celle-ci en fait partie.