la première fois que j'ai vu casey sur scène, fin des années deux-mille, en entrant dans la salle au fin fond d'aubervilliers j’ai eu l’impression d’entrer en zone libre et d'y retrouver d'autres maquisards. avec sheryo, anfalsh, des partisans, des réfractaires, des francs-tireurs du blanc-mesnil, au micro donc libres, mieux organisés qu’en zone occupée. d'autres qui, sur la colère, l’exclusion et un puissant héritage d’ex-barbares colonisés, avec d'autres mots que les miens, s’efforçaient à dire tout ce qu’il était encore possible de dire, à rebours du marasme qu'allait bientôt devenir le rap français.

tenue à l'écart et tricard à l'écran, encore dans les enclaves en esclave du franc, je suis l'exclue qui s'exclame, exprime son drame, son vécu de victime avec le vacarme en fond et la déprime en prime, seuls mes frères comprennent la tragédie de la trajectoire d'une tête à la traîne. je recherche la victoire et un trône, du tranxene pour mes neurones, quand je zone, et des balles pour la violence que je prône. car j'ai des plaies qui impriment par coeur l'aigreur du vaincu et l'air moqueur du vainqueur, les brimades des brigades et les bribes de brigands qui se prennent pour des caïds ou des truands brillants. hors concours, comme la plupart de mes frères dans les remparts, la rancoeur est mon recours, j'ai des tares et des torts, j'en ai des tonnes et des tonnes, et c'est mon folklore d'exclue que j'entame et chantonne.

la valse des enragés

à l'époque, les violences policières, les questions raciales, l'identité, j'avais déjà beaucoup écrit là-dessus. dans des revues indépendantes plus ou moins sérieuses, des magazines sur les cultures urbaines, ou pour un média mainstream embarqué dans une énième tentative de sociologie des bas-fonds. toujours sous pseudonyme. je n'avais pas l'âge d'être là. si on avait su, on ne m'aurait pas publié.

de l'expérience, pourtant, clairement, j'en avais. immigré et fils de, mille fois soumis aux humeurs fantasques des forces de l'ordre. refusé, contrôlé, une fois menotté, même deux fois braqué, ou seulement forcé d'attendre, debout et calme, qu'un CRS finisse de jeter au sol mon sac eastpak fatigué et mes dangereux manuels d'histoire-géo. là, à contenir ma colère d'être outragé, impassible, à quelques mètres des portes d'un lycée un peu bourgeois, 8 a.m heure de pointe, devant les potes blancs qui regardaient sans comprendre qu'ils assistaient pour la première fois de leur vie à ce que pouvaient aussi induire ces traits un peu méditerranéens.

ils ne disaient rien parce qu'ils ne savaient pas qu'il fallait dire quelque chose. moi non plus, d'ailleurs. c'est pour ça que j'écrivais. c'est là que je suis entré en résistance. quelques années plus tard, quand je suis entré dans la salle de concert, tout était familier : les mots, le plan d'attaque, l'engagement, la connaissance du terrain, j'ai compris à son air assuré que casey connaissait aussi le maquis.